L’affaire Techland: Les obligations de l’avocat dans ses rapports avec la partie adverse

Il y a quelques semaines des internautes ont attirĂ© l’attention du site ratatium Ă  propos d’un courrier reçu d’un avocat français reprĂ©sentant les intĂ©rĂŞts d’une sociĂ©tĂ© TECHLAND Ă©ditrice de jeux vidĂ©os .

Les destinataires de ces courriers se voyaient reprocher le fait d’avoir tĂ©lĂ©charger illĂ©galement un des jeux Ă©ditĂ©s par cette sociĂ©tĂ©. Après un rappel des textes en vigueur relatifs Ă  la contrefaçon, le courrier leur proposait d’en terminer « amiablement » moyennant un règlement de 400 €.

Ce courrier a crĂ©e la polĂ©mique en raison du ton employĂ© au point d’ĂŞtre qualifiĂ© de menace ou de chantage.

Ce post n’a pas pour objet de juger le courrier incriminĂ© ni le confrère qui en est Ă  l’origine et ce d’autant plus qu’il semblerait que l’Ordre des Avocats du Barreau de Paris ait Ă©tĂ© saisi Ă  ce sujet. Je vous laisse donc le soin de googleiser si vous souhaitez prendre connaissance dudit courrier.

Cette affaire est simplement l’occasion de prĂ©ciser ce qu’un avocat peut ou ne peut pas faire lorsqu’il s’adresse Ă  l’adversaire d’un de ses clients.

En premier lieu, il faut savoir que tout avocat a prêté serment avant de pouvoir exercer. Le serment est le suivant:

« Je jure, comme Avocat, d’exercer mes fonctions avec dignitĂ©, conscience, indĂ©pendance, probitĂ© et humanitĂ© ».

En second lieu, il faut savoir que la profession d’avocat est rĂ©glementĂ©e. Elle n’est accessible qu’aux personnes titulaires au minimum d’une maĂ®trise de droit et ayant suivi la formation dispensĂ©e dans les centres de formation Ă  la profession d’avocat qui est sanctionnĂ©e par le Certificat d’Aptitude Ă  la Profession d’Avocat (CAPA) (je passe sur les exceptions, dĂ©rogations et autres).

La profession est aujourd’hui rĂ©gie par le RĂ©glement IntĂ©rieur National (R.I.N)

Son article 1.3 rappelle les termes du serment et impose Ă  l’avocat le respect des principes d’honneur, de loyautĂ©, de dĂ©sintĂ©ressement, de confraternitĂ©, de dĂ©licatesse, de modĂ©ration et de courtoisie.

L’article 1.4 dispose qu’un manquement Ă  ces principes est susceptible d’entraĂ®ner des sanctions disciplinaires.

L’article 5.4 traite des relations avec la partie adverse lorsque celle-ci a un avocat:

L’avocat chargé d’introduire une procédure contre une partie dont il connaît le conseil, doit aviser au préalable son confrère, dans la mesure où cet avis ne nuit pas aux intérêts de son client.

En cours de procédure, les rapports de l’avocat avec son confrère défendant l’adversaire doivent s’inspirer des principes de courtoisie, de loyauté et de confraternité régissant la profession d’avocat.

L’avocat qui inscrit un appel à l’encontre d’une décision rendue par une juridiction pénale doit en informer aussitôt ses confrères concernés par la cause. Il en va de même pour les requêtes en nullité. Il en est de même pour tout appel civil et, plus généralement, de l’exercice de toute voie de recours ou de toute procédure au fond.

L’article 8.2 du RIN traite spĂ©cifiquement des relations avec « l’adversaire » qui n’a pas de conseil:

Si un différend est susceptible de recevoir une solution amiable, avant toute procédure ou lorsqu’une action est déjà pendante devant une juridiction, l’avocat ne peut prendre contact ou recevoir la partie adverse qu’avec l’assentiment de son client. A cette occasion, il rappelle à la partie adverse la faculté de consulter un avocat et l’invite à lui en faire connaître le nom. Il s’interdit à son égard toute présentation déloyale de la situation et toute menace. Il peut néanmoins mentionner l’éventualité d’une procédure.

L’avocat, mandataire de son client, peut adresser toute injonction ou mise en demeure à l’adversaire de ce dernier.

La prise de contact avec la partie adverse ne peut avoir lieu qu’en adressant à cette partie une lettre, qui peut être transmise par voie électronique, en s’assurant préalablement de l’adresse électronique de son destinataire, rappelant la faculté pour le destinataire de consulter un avocat et l’invitant à lui faire connaître
le nom de son conseil».

Ces règles s’appliquent également à l’occasion de toute relation téléphonique, dont l’avocat ne peut prendre l’initiative.

On note que l’avocat n’est pas libre de faire n’importe quoi et les termes qu’il peut employer au travers d’un courrier Ă  l’adversaire de son client doivent ĂŞtre pesĂ©s.

On constate en premier lieu que la prise de contact avec un contradicteur ne peut se faire que par Ă©crit (ou par voie electronique). Jamais par tĂ©lĂ©phone, sauf si l’avocat n’est pas l’origine de l’appel.

Pour ma part, j’Ă©vite toute relation tĂ©lĂ©phonique avec mes contradicteurs car on constate bien souvent que cela tourne Ă  la consultation juridique: « Mais MaĂ®tre, vous ne pensez pas que j’ai raison et que votre client exagère ? ». Je ne suis pas la pour conseiller la partie adverse et je l’invite alors Ă  se faire conseiller.

Surtout, il est impĂ©ratif de rappeler au destinataire du courrier qu’il a la possibilitĂ© de le soumettre Ă  un conseil pour avis. On doit l’inviter Ă  communiquer les coordonnĂ©es de ce conseil.

Cette disposition a pour but de garantir un certain Ă©quilibre entre les parties en conflit et d’Ă©viter que l’une d’entre elle tire un avantage de la prĂ©sence d’un professionnel du droit Ă  ses cĂ´tĂ©s face Ă  un profane.

D’un point de vue pratique, je me rĂ©jouis toujours de savoir qu’un confrère a Ă©tĂ© choisi. D’une part ça fait travailler les confrères ^^, d’autre part et surtout la prĂ©sence de deux avocats peut faciliter des nĂ©gociations puisque par nature les Ă©changes entre avocats sont confidentiels. Elle permet aussi parfois de calmer les ardeurs de chacun, l’avocat se devant toujours d’agir avec le recul nĂ©cessaire.

Dès lors que le contradicteur a fait choix d’un conseil, l’avocat ne doit plus avoir de rapport qu’avec ce conseil en respectant les règles applicables aux relations entre avocats.

S’agissant du contenu des correspondances destinĂ©es Ă  un contradicteur, il est hors de question d’ĂŞtre menaçant mĂŞme lorsqu’on adresse une lettre de mise en demeure. Il convient de faire une prĂ©sentation la plus objective de la situation sur le plan juridique et d’attirer l’attention du destinataire sur les consĂ©quences possibles en cas de refus ou de silence. Autrement dit, le courrier doit ĂŞtre ferme, prĂ©cis mais courtois et respectueux.

Il est bien entendu possible de mentionner l’Ă©ventualitĂ© d’une procĂ©dure ultĂ©rieure mais sans tomber dans l’excès. Inutile de rappeler que si une procĂ©dure Ă©tait engagĂ©e elle pourrait entraĂ®ner une condamnation permettant elle-mĂŞme d’entreprendre des mesures d’exĂ©cution en les Ă©numĂ©rant une Ă  une en reproduisant les textes relatifs Ă  la saisie-attribution et la saisie-meuble pour finir par maudire la famille du malheureux adversaire sur 7 gĂ©nĂ©rations.

Il suffit d’expliquer qu’Ă  dĂ©faut de rĂ©ponse sous tel dĂ©lai et faute d’accord, le tribunal compĂ©tent sera saisi pour trancher le litige.

Il est Ă©galement interdit de recourir aux pratiques de certains cabinet de recouvrement qui n’hĂ©sitent pas Ă  prĂ©senter les choses de telles façons que le destinataire se croit dĂ©jĂ  condamnĂ© Ă  payer telle ou telle somme alors qu’en rĂ©alitĂ© le courrier n’est qu’une mise en demeure musclĂ©e qui ne concrĂ©tise aucunement les droits de son auteur.

Ce type de courrier a le don d’exaspĂ©rer l’avocat que je suis.

De plus, il ne faut jamais perdre de vue que l’avocat dĂ©fend les intĂ©rĂŞts d’un client pas ses propres intĂ©rĂŞts. Or en rĂ©digeant des courriers menaçant, ou insultant, l’avocat ferme de facto la porte Ă  toute nĂ©gociation ou solution amiable, du moins je le pense. Car bien souvent, et l’affaire Ă©voquĂ©e plus haut en est une illustration, le destinataire du courrier va se braquer et seule la voie judiciaire sera alors encore envisageable.

Or l’intĂ©rĂŞt du client n’est pas nĂ©cessairement de devoir engager une procĂ©dure parfois longue, coĂ»teuse et dont l’issue est nĂ©cessairement incertaine tant l’alĂ©a est une donnĂ©e constante de toute procĂ©dure.

De telles mĂ©thodes m’apparaissent donc non seulement contraires aux règles de notre profession mais Ă©galement contre productives.

Ci après, un exemple de ce que je pense conforme aux obligations de l’avocat:

Monsieur,

Je vous écris en ma qualité de conseil de la Société XXX.

Elle m’indique que, par devis en date du XXX, vous lui aviez commandĂ© divers travaux Ă  rĂ©aliser XXX pour un montant de XXX €uros TTC.

Vous avez, le XXX, procĂ©dĂ© Ă  un versement de XXX €uros Ă  titre d’acompte.

Les travaux ont été réalisés et réceptionnés sans réserve le XXX.

La facture correspondante vous a été adressée le XXX.

MalgrĂ© un courrier de rappel en date du 27 septembre 2006, cette facture n’est toujours pas rĂ©glĂ©e.

Je vous mets donc en demeure de faire le nĂ©cessaire sous 8 jours faute de quoi j’ai pour instruction de saisir la juridiction compĂ©tente pour statuer sur cette affaire

Je vous invite à me communiquer les coordonnées de votre conseil ou à lui remettre la présente.

Veuillez croire, XXX, Ă  l’assurance de mes salutations sincères.

3 commentaires pour “L’affaire Techland: Les obligations de l’avocat dans ses rapports avec la partie adverse”

  1. Frédéric dit :

    Dans cette affaire, outre les termes de la mise en demeure (et ses annexes), autre Ă©lĂ©ment remarquable : l’ordonnance rendue sur requĂŞte visant Ă  obtenir les coordonnĂ©es des internautes dont les adresses IP ont Ă©tĂ© rĂ©coltĂ©es.
    Le texte de l’ordonnance est sur legalis.net : http://www.legalis.net/jurisprudence-decision.php3?id_article=1891

  2. Merlin dit :

    En fait, plus que le ton menaçant de la lettre, ce qui pose vraiment problème, c’est l’insinuation par l’avocat que la condamnation est une quasi-certitude. L’avocat n’a pas Ă  prĂ©sager de ce que la justice dĂ©cidera, surtout sans avoir la moindre information de la personne incriminĂ©e.

    Mais comme le disait Maître Eolas, dans ce genre de situation, il faut absolument transmettre le courrier à un avocat. Et tout de suite.

  3. zadvocate\\\’s playground » Archive du blog » Suite de l’affaire Techland, sanction disciplinaire contre l’avocat de la sociĂ©tĂ© dit :

    [...] J’avais rappelĂ© les obligations de l’avocat lorsqu’il entre en contact avec le contradicteur de son client [...]

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