L’emballement judiciaire, quand une montagne accouche d’une souris
L’histoire que je vais vous raconter est l’illustration de l’emballement judiciaire qui peut parfois se mettre en route tel un rouleau compresseur au dĂ©triment du justiciable.
Tout commence, il y a maintenant 5 ans lorsque une jeune fille de 14 ans et demi s’Ă©croule en larmes en plein milieu d’un cours au collège qu’elle frĂ©quente. Elle est aussitĂ´t transportĂ©e Ă l’infirmerie du collège pour y ĂŞtre rĂ©confortĂ©e par le mĂ©decin de l’Ă©tablissement.
Après, une bonne demi-heure elle finit par expliquer son comportement. Elle raconte alors comment nĂ©e en HaĂŻti elle a Ă©tĂ© très rapidement sĂ©parĂ©e de sa mère trop pauvre pour l’Ă©lever, confiĂ©e Ă une amie de la famille par son père venu tenter sa chance en France mĂ©tropolitaine.
Elle explique surtout que depuis qu’elle a rejoint son père, elle est l’esclave de la famille devant assurer toutes les tâches mĂ©nagères Ă la maison, ne recevant que rarement de quoi se nourrir et devant s’habiller avec les quelques vĂŞtements qu’on lui a achetĂ©s Ă son arrivĂ©e il y a plus d’un an maintenant.
Elle dĂ©crit une belle-mère Ă l’origine de toutes ses difficultĂ©s qui n’a de cesse de se plaindre d’elle auprès du père qui pour toute rĂ©ponse n’hĂ©site pas Ă la frapper parfois Ă coups de ceinture.
Le mĂ©decin scolaire dĂ©cide après consultation des enseignants de faire un signalement. On rapporte en effet que s’il s’agit d’une Ă©lève sans problème particulier, elle est toutefois prĂ©sentĂ©e comme une adolescente globalement triste, fuyant le regard des autres et laissant transparaitre un malaise.
Surtout, on relève sur ses deux bras des traces qu’elle dĂ©crit comme des traces de coups.
Le Parquet Ă la suite du signalement dĂ©cide de saisir le Juge pour enfants dans un premier temps mais parallèlement, les parents sont placĂ©s en garde Ă vue après que le mĂ©decin de l’UnitĂ© MĂ©dico Judiciaire dĂ©clare les traces relevĂ©es sur le corps de la jeune fille compatibles avec les violences invoquĂ©es.
La lecture de leurs dĂ©clarations laissent apparaitre qu’ils ne comprennent rien Ă ce qu’on leur reproche. Le père reconnait bien avoir usĂ© de violence Ă l’Ă©gard de sa fille 2 jours plus tĂ´t mais nie totalement le mauvais traitement gĂ©nĂ©ralisĂ© dĂ©crit par la jeune fille.
La belle-mère dit n’avoir jamais assistĂ© aux violences reconnues par son mari et proteste Ă©nergiquement quand on l’accuse de ne pas nourrir sa belle fille.
A ce stade de la procĂ©dure, aucun transport au domicile des parents n’est rĂ©alisĂ© pour constater dans quelles conditions cette famille Ă©volue.
Pourtant Ă l’issue de la garde Ă vue, le Parquet dĂ©cide de saisir un juge d’instruction.
Le père sera mis en examen pour des faits de violences avec arme (une ceinture) sur mineur de 15 ans par ascendant, abandon moral (privations dont se plaint sa fille), la belle-mère sera mise en examen pour ne pas avoir dénoncé les faits dont elle était témoin.
Le père est placĂ© sous contrĂ´le judiciaire avec interdiction de contacter sa fille de quelque façon que ce soit pendant que le juge pour enfants dĂ©cide de confier la jeune fille Ă l’Aide Sociale Ă l’Enfance.
A ce stade, les parents ne sont pas assistĂ©s d’un avocat car ils jugent qu’ils n’ont rien Ă se reprocher et que l’intervention d’un avocat est inutile.
La jeune femme est de nouveau entendue et maintient ses accusations en contredisant pourtant certaines des dĂ©clarations faites aux services de Police. Le mĂ©decin qui l’examine sur demande du juge d’instruction ne relève aucune carence alimentaire et indique que le retentissement psychologique doit ĂŞtre Ă©valuĂ© par un psychiatre.
Le juge d’instruction n’ordonnera jamais cette expertise.
En tout et pour tout, les parents ne seront entendus qu’une seule fois, c’est Ă dire au moment de leur mise en examen.
Et le temps passe pour finalement qu’au bout de 4 annĂ©es, le juge d’instruction dĂ©cide de renvoyer les parents devant le Tribunal correctionnel. Entre temps, ce juge a Ă©tĂ© rendu destinataire de pas moins de 6 notes Ă©tablies par l’Aide Sociale Ă l’Enfance qui aurait du attirer son attention.
Je ne suis pour ma part saisi de la défense des intérêts de la belle-mère que lorsque celle-ci reçoit sa citation à comparaitre devant le Tribunal.
Arrive donc l’audience, elle durera deux heures et demi.
Dans un premier temps, on peut dire que les prĂ©venus se font « souffler dans les bronches » par le prĂ©sident qui ne tient guère compte de leurs dĂ©nĂ©gations prĂ©fĂ©rant se concentrer sur les accusations d’origine de la jeune fille et les « nombreux » (sic) tĂ©moignages rapportant les carences dont souffrait l’enfant.
Les remarques que le conseil du père ou moi même adressons au Tribunal sont écartées de la même façon et du coup le ton monte.
Puis, le Tribunal donne la parole Ă la partie civile qui est devenue une jeune femme (maman de sucroĂ®t). Et la, surprise. Elle explique très simplement qu’hormis un Ă©pisode violent de la part de son père, toutes les accusations qu’elle a portĂ©es contre ses parents sont des mensonges.
Elle indique qu’elle souffre en fait d’une pathologie psychiatrique qui n’avait pas Ă©tĂ© clairement identifiĂ©e Ă l’Ă©poque et qui l’a amenĂ©e Ă vouloir attirer l’attention sur elle du fait que ses parents ne comprenaient pas sa souffrance.
Son Ă©ducatrice prĂ©sente Ă l’audience viendra ensuite conforter cette position en expliquant que dĂ©jĂ en 2002, elle avait adressĂ© une note au juge d’instruction pour faire Ă©tat de cette situation dans la mesure ou la jeune fille avait reproduit le mĂŞme comportement Ă l’Ă©gard de sa famille d’accueil qu’elle accusait de maltraitance.
Son propre avocat remet au tribunal un rapport d’expertise psychiatrique rĂ©alisĂ©e dans le cadre de la procĂ©dure d’assistance Ă©ducative qui avait Ă©tĂ© ouverte par le juge pour enfants dès le signalement.
Le rapport donne la solution de ce dossier et surtout des accusations d’origine. ExagĂ©ration et invention sont les mots Ă retenir.
Evidement, on a rapidement senti le malaise s’installer parmi les 3 magistrats qui siègent. Le substitut prĂ©sent Ă l’audience Ă©tait dĂ©jĂ peu convaincu par le dossier avant mĂŞme le dĂ©but de l’audience. Il requiert fort logiquement une relaxe sauf en ce qui concerne l’Ă©pisode de violences reconnu par le père pour lequel une sanction de principe a Ă©tĂ© requise tout en reconnaissant que si ce dossier aura eu quelques points positifs ( la prise en charge psychiatrique de la jeune femme notamment), c’est surtout un beau gâchis familial.
Pour ma part, je plaide la relaxe de ma cliente car les privations qu’elle n’aurait pas dĂ©noncĂ© aux autoritĂ©s ne sont Ă©tayĂ©es par aucun autre Ă©lĂ©ment que les dĂ©clarations de la jeune fille (dĂ©clarations sur lesquelles elle revient en plus Ă l’audience). J’en profite pour donner mon avis sur la machine dont les prĂ©venus ont Ă©tĂ© victime Ă mon sens.
Le tribunal finira par relaxer la mère et condamnera le père Ă une amende avec sursis pour les violences outre 2 mois d’emprisonnement avec sursis.
ComparĂ©e Ă une affaire comme celle d’Outreau, on pourrait dire que cette affaire s’est bien finie pour les deux prĂ©venus. Et effectivement, on se rĂ©jouit du fait qu’ils n’aient jamais Ă©tĂ© incarcĂ©rĂ©s.
Oui mais voila. 5 annĂ©es se sont Ă©coulĂ©es entre le jour de leur mise en examen et ce jugement. 5 annĂ©es pendant lesquelles le père de cette enfant a Ă©tĂ© empĂŞchĂ© d’avoir la moindre relation avec elle.
Quand on sait que cette enfant n’avait dĂ©jĂ plus de relation avec sa mère biologique depuis l’âge de 7 ans, qu’elle a subi un viol Ă l’âge de 13 ans alors qu’elle vivait en Guyane, on imagine les dĂ©gâts qu’une telle sĂ©paration a pu occasionner.
5 annĂ©es pendant lesquelles, on notera que les mises en cause n’ont Ă©tĂ© entendus qu’une seule fois par le juge d’instruction. Et dans quelles conditions ! Leur seule audition s’est dĂ©roulĂ©e au moment de leur mise en examen. Or par principe, il est très rare que l’interrogatoire de première comparution soit un interrogatoire poussĂ©. Le juge se contente en gĂ©nĂ©ral de quelques questions du genre « confirmez-vous les dĂ©clarations faites aux services de Police ? ».
On relève qu’aucune visite au domicile des parents n’a eu lieu pendant l’instruction ne serait-ce que pour vĂ©rifier les conditions de vie de l’enfant et pour vĂ©rifier si elle possĂ©dait des vĂŞtements en nombre suffisant par exemple.
Les autres enfants du couple n’ont jamais Ă©tĂ© entendus, pour quelle raison ?
Alors que le mĂ©decin qui expertise l’enfant estime qu’une expertise psychiatrique de cette dernière est nĂ©cessaire, elle ne sera jamais ordonnĂ©e. Le juge passera de fait Ă cĂ´tĂ© d’un Ă©lĂ©ment essentiel qui lui aurait peut-ĂŞtre permis de prononcer un non-lieu plutĂ´t que de renvoyer ces pauvres gens devant le Tribunal correctionnel. ElĂ©ment qui sera rĂ©vĂ©lĂ© Ă l’audience par la « victime » elle-mĂŞme avec l’appui de son Ă©ducatrice et d’un rapport Ă©tabli par son propre psychiatre Ă la demande du Juge pour enfants qui Ă©tait parallèlement saisi.
Cette histoire ne fera jamais la une des journaux. Pourtant Ă mon sens elle est l’illustration de la machine infernale que la justice peut parfois devenir au dĂ©triment de gens qui n’ont souvent pas les moyens de comprendre ce qui leur arrive ni du coup les moyens de se dĂ©fendre utilement.
A méditer.