“Une fausse bonne idĂ©e”, faut-il supprimer le JLD ?

Le 8 mars 2006, Monsieur Yves BOT, Procureur GĂ©nĂ©ral de Paris, a Ă©tĂ© entendu par les membres de la Commission « Outreau ».

A cette occasion, il a souhaitĂ© voir supprimer le juge des libertĂ©s et de la dĂ©tention (« une fausse bonne idĂ©e ») et l’instauration d’audiences publiques au cours desquelles seraient examinĂ©es les questions relatives Ă  la dĂ©tention provisoire (placement en dĂ©tention, renouvellement du mandat de dĂ©pĂ´t, examen des demandes de mise en libertĂ©).

Il est convaincu que le caractère public de ces audiences changerait la donne et permettrait de redonner son véritable sens à la détention provisoire.

Avant de donner mon point de vue Ă  cet Ă©gard, il convient de faire un rapide rappel des mĂ©canismes relatifs Ă  la dĂ©tention provisoire au stade de l’instruction (articles 144 Ă  150 du Code de ProcĂ©dure PĂ©nale).

- Le débat contradictoire devant le JLD après mise en examen:

La question de la dĂ©tention provisoire se pose pour la première fois lorsque le juge d’instruction après avoir mis en examen la personne qui lui est prĂ©sentĂ©e transmet le dossier (sur rĂ©quisition du Ministère Public ou parce qu’il estime nĂ©cessaire un placement sous mandat de dĂ©pĂ´t) au Juge des LibertĂ©s et de la dĂ©tention (JLD).

Ce magistrat va organiser un dĂ©bat contradictoire rĂ©unissant le Procureur de la RĂ©publique, le mis en examen et son avocat (s’il en a un).

Le magistrat fait généralement un petit rapport sur le dossier, donne la parole au mis en examen pour quelques observations puis au Ministère Public qui explique pour quelles raisons il sollicite le placement en détention provisoire.

La parole est ensuite donnĂ©e Ă  l’avocat ou au mis en examen s’il se prĂ©sente seul.

Si il l’estime nĂ©cessaire, le JLD pose des questions au mis en examen sur sa situation personnelle voire sur le contenu du dossier.

Une fois le débat clos, le magistrat demande aux parties de se retirer le temps de délibéré.

Pour ma part, je m’interroge sur l’efficacitĂ© d’une telle modification.

- Le débat en vue du renouvellement du mandat de dépôt:

La durée de la détention provisoire est fixée par le Code de Procédure Pénale avec possibilité de renouvellement.

Un nouveau dĂ©bat est donc organisĂ© par le JLD si le juge d’instruction estime nĂ©cessaire ce renouvellement.

- L’examen des demandes de mise en libertĂ©:

Le mis en examen dĂ©tenu peut former une demande de mise en libertĂ© Ă  tout moment soit directement au greffe de la maison d’arrĂŞt soit par l’intermĂ©diaire de son avocat.

Dans ce cas, aucun dĂ©bat contradictoire n’est organisĂ©.

Le juge d’instruction peut dĂ©cider seul de la libĂ©ration du mis en examen après rĂ©ception de la demande de mise en libertĂ©.

En revanche, s’il n’est pas favorable Ă  cette demande, il lui faudra saisir le JLD qui l’examinera sans convoquer les parties.

L’ordonnance du JLD est ensuite notifiĂ©e aux parties avec possibilitĂ© de recours devant la Chambre de l’instruction.

C’est uniquement en cas d’appel qu’un dĂ©bat contradictoire a lieu devant la Chambre de l’instruction (audience non publique).

Voila pour ce petit rappel.

S’agissant du souhait de Monsieur BOT, voici mes observations:

Je partage son point de vue selon lequel les impressions d’audience et la prĂ©sence du mis en examen sont susceptibles de modifier la vision que l’on peut avoir d’un dossier « papier » (parlez en donc Ă  ceux qui ont dĂ©jĂ  assistĂ© Ă  un procès d’assises).

Il n’en reste pas moins qu’il existe dĂ©jĂ  des hypothèses ou la question de la dĂ©tention provisoire est discutĂ©e en audience publique sans pour autant le « rĂ©sultat » soit plus satisfaisant au travers de ma modeste expĂ©rience.

Il en est ainsi de la procédure de comparution immédiate.

Pour rĂ©sumer, il s’agit d’une procĂ©dure qui permet dans certains cas prĂ©vus par la loi de juger une personne immĂ©diatement après la fin de sa garde Ă  vue.

Toutefois, le prévenu peut solliciter un délai pour préparer sa défense qui ne peut lui être refusé.

De mĂŞme, il peut arriver que la victime n’ait pas Ă©tĂ© avisĂ©e de l’audience en raison de l’urgence de cette procĂ©dure.

Le dossier ne peut alors ĂŞtre jugĂ© au fond et la seule question que le Tribunal peut aborder concerne le sort du prĂ©venu en attendant l’audience de jugement (article 397-3 du Code de ProcĂ©dure PĂ©nale).

Le prévenu sera-t-il:

- LaissĂ© libre en attendant l’audience de jugement.
- Laissé libre sous contrôle judiciaire.
- Placé en détention provisoire.

L’affaire est Ă©tudiĂ©e en audience publique par une formation collĂ©giale.

De mĂŞme, toutes les demandes de mise en libertĂ© qui sont prĂ©sentĂ©es après la fin de l’instruction du dossier ne relèvent plus du Juge des LibertĂ©s et de la dĂ©tention mais soit de la juridiction de jugement, soit de la chambre de l’instruction.

L’affaire est alors Ă©voquĂ©e en audience publique (Dans la 1ère hypothèse seulement).

Pour autant, on constate les mĂŞmes dĂ©rives que celles que j’ai Ă©voquĂ©es dans mon prĂ©cĂ©dent post.

C’est en ce sens que je ne suis pas totalement convaincu par le raisonnement de Monsieur BOT.

Je pense plutĂ´t qu’il est nĂ©cessaire qu’un changement des mentalitĂ©s intervienne en profondeur et que l’on redonne sa place d’une part Ă  la prĂ©somption d’innocence et d’autre part sa vraie fonction Ă  la dĂ©tention provisoire.

Ce changement des mentalitĂ©s passe t’il nĂ©cessairement par une modification de la procĂ©dure, alors prĂ©cisĂ©ment que les textes existent (prĂ©somption d’innocence, caractère exceptionnel de la dĂ©tention provisoire …) et qu’il suffirait de les appliquer sans dĂ©voiement ?

Pour finir, je m’interroge aussi sur la compatibilitĂ© d’audiences publiques au cours desquelles serait Ă©voquĂ©e la dĂ©tention provisoire avec le secret de l’instruction couvrant ces dossiers.

Si une demande de mise en libertĂ© peut ĂŞtre fondĂ©e principalement sur des Ă©lĂ©ments de personnalitĂ© du mis en examen, les faits sont toujours Ă©voquĂ©s ne serait-ce qu’au regard de leur gravitĂ©.

Comment dès lors Ă©viter que le secret de l’instruction ne soit mis Ă  mal ?

A méditer.

11 commentaires pour ““Une fausse bonne idĂ©e”, faut-il supprimer le JLD ?”

  1. Paxatagore dit :

    Je dĂ©couvre votre blog et vous souhaite bienvenue sur la bloigosphère juridique française, section droit pĂ©nal, dont j’ai l’honneur d’animer, avec MaĂ®tre Eolas, les principales tribunes.

    A mon sens, la comparution que vous faites avec la comparution immĂ©diate n’est que partiellement judicieuse. Cette procĂ©dure – normalement – n’est dĂ©cidĂ©e que si le dossier est en Ă©tat d’ĂŞtre jugĂ©, c’est-Ă -dire en principe que la culpabilitĂ© ne doit pas faire beaucoup de doute (dans l’esprit du parquetier), ou, en tous cas, il faut qu’il y ait dans le dossier tous les Ă©lĂ©ments utiles Ă  l’apprĂ©ciation du tribunal. En revanche, il n’en va pas nĂ©cessairement de mĂŞme Ă  l’instruction.

    Quant Ă  la possibilitĂ© de dĂ©battre en audience publique du placement en dĂ©tention provisoire après une mise en examen, je me demande bien ce qui a pu passer par la tĂŞte d’Yves Bot lorsqu’il a dit ça, mais c’est globalement totalement irrĂ©aliste, ou alors, effectivement, il faut radicalement abroger les règles sur le secret de l’instruction et donc notre façon de travailler.

  2. zadvocate dit :

    Hum, je ne partage pas votre avis sur la comparution immĂ©diate et il suffit de reprendre les hypothèses visĂ©es par les textes pour comprendre que les affaires traitĂ©es par ce biais ne sont pas que celles dont le rĂ©sultat est « quasiment acquis » (et un dossier en Ă©tat d’ĂŞtre jugĂ© n’est pas forcĂ©ment un dossier dĂ©bouchant sur une condamnation).

    De plus votre raisonnement abouti Ă  considĂ©rer que puisqu’un dossier de CI doit mener Ă  une condamnation, il n’est pas illogique de procĂ©der au placement en dĂ©tention provisoire lorsque le prĂ©venu demande un dĂ©lai pour sa dĂ©fense ou que la victime n’est pas avisĂ©e de l’audience.

    C’est donc prĂ©juger de la dĂ©cision au fond, ce qui n’est pas acceptable. D’autre part, le fait qu’une personne risque très certainement d’ĂŞtre condamnĂ©e ne justifie pas qu’elle doive nĂ©cessairement ĂŞtre placĂ©e en dĂ©tention provisoire.

    Mais passons :)

    S’agissant du deuxième point, je sors d’une audience devant la Cour d’assises et dans l’attente du dĂ©libĂ©rĂ© j’ai discutĂ© avec l’avocat gĂ©nĂ©ral de la proposition du Procureur gĂ©nĂ©ral de Paris. Selon lui, cette proposition a Ă©tĂ© faite car au sein de la chancellerie une reflexion sur le secret de l’instruction viserait prĂ©cisement soit Ă  le supprimer soit Ă  le modifier en profondeur.

    Voila l’explication donnĂ©e.

    Attendons de voir.

    ps: vous avez fait un joli labsus en évoquant la comparution que je fais avec la comparution :)

  3. ozh dit :

    wee, un poil vantard le paxatagore non ? :)

  4. zadvocate dit :

    :)

  5. Souplounite dit :

    Zadvocate> Un labsus ? :D

    Comme quoi, c’est plus une coquille qu’un lapsus. Et comme vous la fĂ®tes tous les deux, vous voilĂ  Ă  Ă©galitĂ©.

  6. zadvocate dit :

    hehe, !?%*$$ de clavier :)

  7. nrt dit :

    Ayant dĂ©couvert ce blog hier, j’ai lu toutes les petites histoires aujourd’hui, et elles sont très instructives pour un Ă©tudiant en droit =)
    Merci pour ce partage d’expĂ©rience et bon courage pour la suite.

  8. Marcel Patoulatchi dit :

    Ozh, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais Ă  sa dĂ©charge, on dira que les instincts grĂ©gaires sont le propre de l’Homme.

  9. Marcel Patoulatchi dit :

    Sur votre conclusion : en effet, la publicitĂ© de dĂ©bats avant procès pose un bon nombre de problèmes. J’irais mĂŞme jusqu’Ă  dire que cela ampute la neutralitĂ© des futurs jurĂ©s, qui prendront connaissance d’Ă©lĂ©ments de procĂ©dure avant le procès, s’ils suivent l’actualitĂ©.

    Mais si on applique l’idĂ©e d’exception de la dĂ©tention, avec des dates buttoir imposant aux mise en dĂ©tention d’ĂŞtre obligatoirement Ă  nouveau jugĂ©es et motivĂ©e, sans publicitĂ© des dĂ©bats contradictoire, on rĂ©sout peut-ĂŞtre une partie du problème.

  10. zadvocate dit :

    :) )

  11. Fabrice Altes dit :

    @ Paxatagore : Totalement irrĂ©aliste ? Si je ne m’abuse (je ne suis pas juriste), c’est pourtant ce qui se fait en Belgique oĂą l’inculpĂ© (nous ne sommes pas passĂ©s par la très cosmĂ©tique « mise en examen ») mis en dĂ©tention provisoire comparait mensuellement devant la Chambre du Conseil avec dĂ©bat contradictoire sur l’opportunitĂ© du maintien en dĂ©tention et tout le tralala. Vous ne seriez pas juge d’instruction par hasard ?

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